Chronique : Une histoire d’immigration

 

On m’a dit : « Michel, s’il te plaît, viens prendre un pot avec nous ». Sans hésitation, j’ai rejoint le groupe. C’était à Schaerbeek, Bruxelles, Belgique. Non loin de la gare du Nord, vers vingt et une heures, dans un lieu où certaines personnes d’origine africaine et autres se regroupent pour refaire le monde autour de quelques bières et des prompts pas de danse.

Entre deux bonnes bières belges, s’introduit le sujet de l’immigration…

Tout a commencé par ce jeune Équato-Guinéen, il a dit : « avez-vous vu les attaques contre les étrangers en Afrique du Sud ? C’est inadmissible ! Chez moi, ce n’est pas comme ça ! » Vient ensuite un Gabonais, il a dit : « C’est horrible, c’est scandaleux ! ». Un Centrafricain a dit : « Mandela n’est pas gentil ». Tout le monde s’est tourné. On lui a dit : « Il est mort, Mandela ». Il a continué en disant : « Je voulais dire Thabo Mbeki ». Quelqu’un a dit : « C’est qui ça ? » Une autre personne a répondu : « C’est le président de l’Afrique du Sud ». Un Camerounais a dit : « tu ne comprends pas le nom ? Il y a que ces gens-là pour s’appeler béquille ». Un Togolais a dit en riant : « En plus on s’étonne qu’il rapatrie les gens ». Un autre a dit : « Ce n’est pas Zuma machin là ? ». « Zuma quoi ? », reprit un Congolais. « Je dis Zuma quelque chose », continua le Togolais. L’Ivoirien dit : « Ah oui, sur internet on dit que c’est Jacob Zuma ». Le Centrafricain reprit la parole, il dit : « il n’est quand même pas gentil »…

Ça parlait. Ça riait. Ça se discutait. Ça s’insurgeait. Ça buvait aussi. Ça s’abreuvait sans limites. Il y avait des professeurs. Il y avait des étudiants. Des docteurs en je-ne-sais-plus-quoi. Des vrais docteurs aussi. Il y avait un mélange fou. Des diplômés aux non-diplômés. Tout le monde avait la parole. Tout le monde s’insurgeait…

Et là, il y a ce Camerounais qui a dit : « Jacob Zuma est fou ». Quelqu’un a dit : « Tu savais qu’il est polygame, le mec ? » Un autre dit : « Oui polygame, il n’est africain que quand il veut la femme. Après, il devient comme européen et rapatrié ». Un Béninois dit : « heureusement que Talon est là pour épargner ce genre d’humiliation à d’autres Africains ». Une personne ressemblante à un Burkinabé dit : « Il faut en finir avec cette histoire de visa entre-africain. » Un Camerounais dit : « Contrairement à certains pays, au Cameroun, tout le monde est le bienvenu »…

Pendant ce temps, assis tranquillement, je buvais mes bières… Eh oui, pour une fois, j’avais décidé de ne pas parler et d’observer les gens. Ça ne servait à rien de militer. Ils étaient tous contents d’être enfin d’accord. Chacun condamnait fermement ces gens en Afrique du Sud qui chassent les étrangers. Ce qui m’intriguait est de voir comment chacun parlait de son pays comme d’un lieu où ce genre de chose n’existe pas. Chacun évitait de mal parler de son pays d’origine. Ils confondaient l’orgueil et la réalité. Ils étaient tous humanistes et les politiques de leurs pays aussi. Le monde semblait tout beau chez eux. J’étais estomaqué par cet abrutissement ou semblant d’ignorance.

Je m’explique :

— Je me suis rendu compte qu’il y avait des Camerounais qui ne savaient pas qu’au Cameroun on rapatrie les sans-papiers. Qu’ils sont arrêtés, placés en cellule, frappés quotidiennement, jusqu’à ce qu’ils trouvent un moyen de rentrer chez eux ! Ce fut le cas d’un Béninois qui me racontait son calvaire camerounais…

— Le visa pour le Ghana est l’un des plus exorbitants en Afrique. Et en plus, les policiers frappent les sans-papiers avant de les rapatrier.

— En Côte d’Ivoire, on rapatrie les sans-papiers, c’est un fait !

— Le Gabon, l’Angola et la Guinée équatoriale sont les champions d’Afrique centrale en matière de rapatriement ! Très souvent, ils entassent les gens dans des bateaux avant de les renvoyer.

— Etc.

Alors, que certains arrêtent de croire qu’il n’y a que chez les Européens que l’on rapatrie les gens. Les Africains aussi sont champions en la matière. L’Afrique du Sud n’est pas l’exception. Après avoir dit cela, je précise quand même, bien sûr, que je suis contre le rapatriement des personnes…

Chronique – le riche, le plus fort !

mtfoko

On parle d’immigration.

On parle d’immigration.

On parle d’immigration.

Au fond des choses, si on veut bien se pencher sur la question, si on veut bien regarder, observer minutieusement, on finit par comprendre que l’on ne parle pas de l’immigration, à proprement parler.

À proprement parler, ce n’est pas de l’immigration que les gens parlent. Que les politiques scandent. Non, ça serait trop facile sinon. Il suffirait de fermer de manière hermétique les frontières et le tout est réglé, ce qui, en passant, est impossible, mais ce n’est pas le sujet ici.

Il s’agit des pauvres. De la manière qu’il faut s’occuper des pauvres. On cache « pauvre », avec « immigration », de peur de choquer et de paraître inhumain. Oui, la vraie appellation c’est « pauvre » et non pas « immigration ». On parle surtout des pauvres. Oui, des pauvres. Il s’agit tout le temps des pauvres. Aucun pays ne veut les pauvres des autres, certains pays prennent des mesures drastiques en le cachant derrière la phrase « combattre l’immigration illégale ».

Fort heureusement, il existe encore certains pays dans le monde, où les pauvres des autres viennent se mêler harmonieusement avec les pauvres du pays et cela ne crée aucun scandale… Je me souviens des paroles de ma grand-mère. Elle disait : « durant les périodes de grande immigration au Cameroun, en pays bamiléké, dès que l’on arrivait dans un endroit, on allait toujours demander refuge chez le pauvre, car il a eu froid dans sa vie, il sait de quoi il s’agit, alors il lui serait difficile de rester insensible en nous refusant refuge ». Oui, il y avait une certaine solidarité entre pauvres, à cette époque-là, en pays bamiléké.

Si on prend la phrase : « combattre l’immigration illégale », et que l’on se met à la décortiquer, on comprend tout simplement, et tout de suite, qu’il ne s’agit pas de l’immigration en général, mais de ceux qui sont là alors qu’il ne devrait pas être là, c’est-à-dire « les pauvres »…, je m’explique :

– On parle de durcir les conditions d’admission des candidats à l’immigration, mais ce que l’on ne dit pas aux gens, c’est que dans les ambassades, ce sont les pauvres qui se font refuser les visas et jamais les riches. Le riche demande un visa d’une semaine, pour les États-Unis, on lui donne un visa de 10 ans, pour un séjour valable six mois par an, alors qu’il ne demandait qu’une semaine. Le pauvre, quant à lui, demande le visa de trois jours pour la France, on le lui refuse. Et après, on parle de lutter contre l’immigration illégale ! La réalité c’est ça ; c’est ça la réalité ! Il suffit de regarder les pièces qui constituent une demande de visa pour comprendre que tout a été mis en place pour que seul le riche puisse avoir le droit de voyager partout dans le monde.

– On dit qu’il faut rapatrier les sans-papiers, mais le vrai message derrière cela c’est qu’il faut renvoyer le pauvre chez lui, puisque les politiques de régularisation qui sont mises en place par plusieurs pays se basent généralement sur les revenus de subsistance ; on ne dit jamais ouvertement aux gens qu’il suffit d’être riche pour avoir facilement sa carte de séjour. Oui, on ne dit jamais cela aux gens. Un riche vient dans un pays, il crée une entreprise et embauche les gens, que ça soit en France, au Portugal, aux États-Unis, etc., il est régularisé sans problème. Dans certains pays, lorsque le riche crée des emplois, on lui envoie son titre de séjour par courrier postal, pour le remercier.

Alors, pourquoi se cache-t-on derrière le mot « immigration », alors que ce n’est pas de cela qu’il s’agit ? Pourquoi ne pas nommer les choses ? Le riche, le plus fort !