Chronique : L’homme qui ronflait venait de Sydney (Australie), Par Michel Tagne Foko

Chronique : L’homme qui ronflait venait de Sydney (Australie).

À l’aéroport de Cointrin, Genève, Suisse. En partance pour Cotonou (Bénin), l’avion que je dois prendre va faire une escale à l’aéroport de Zaventem (Bruxelles, Belgique). 

Ici, j’y suis pour deux heures. Deux heures d’attente. Deux heures qu’il faut combler.

Je suis assis au bout d’une ligne de trois chaises dans le hall d’attente.

Au fur et à mesure que le temps passe, les gens affluent.

Je m’ennuie. Je manipule mon téléphone.

À ma droite, Rosa, une Équatorienne. On ne se connaît pas. Elle me propose des cacahuètes, et voilà que commencent les commentaires.

On est brusquement interrompus.

Je ris, elle rit. On rit.

La personne se sent gênée ! On est gênés d’avoir ri !

On reprend là où on avait arrêté.

Elle me parle d’elle. Je lui parle de moi. Chacun choisit les mots qui lui font plaisir.

L’atmosphère est conviviale.

On est libre de dire avec nos mots ce que l’on veut, ce qui nous plait.

Elle a l’air sympa. Elle est sympa. Elle me dit s’être installée en Suisse il y a moins d’un an.

Même si c’est sur un coup de tête qu’elle a pris son billet, ça se voit, quand elle me raconte cela, elle est très heureuse. Très fière d’y retourner aujourd’hui pour six mois. L’Équateur lui manque déjà…

Je suis content pour elle. Je ne peux qu’être heureux pour elle. Je le lui dis. Je la félicite ensuite, non pas parce qu’elle a un billet d’avion, mais parce qu’elle parle bien le français alors qu’elle n’est pas en Suisse depuis longtemps.

Son pays natal, l’Équateur, est de langue espagnole.

Elle me répond qu’elle a appris le français depuis l’Équateur, à l’Alliance française de Quito, la capitale de l’Équateur.

Une seconde interruption !

C’est la même personne à la droite de Rosa, il y a ce monsieur qui n’arrête pas de ronfler.

On essaie en vain en raison de notre conversation ne pas y penser, de masquer en quelque sorte le bruit qu’il émet.

Il ronfle comme un tonnerre dès que ses yeux se ferment.

C’est insupportable ! 

Rosa et moi, nous continuons nos commentaires.

On parle de l’Amérique latine, de ma profonde affection pour le Pérou, des faubourgs de Lima, du marché de Cusco, de la Vallée des Incas. Du cochon d’Inde grillé à l’ail, avec du piment et des oignons. De la cause des Amérindiens. ETC.

On parle aussi de Quito, de son architecture coloniale qui me donne des frissons, de ses couleurs, de la bonne odeur de la place de l’Indépendance, de ses petites rues de pavés. Etc.

Il s’est réveillé !

Le monsieur à la droite de Rosa s’est réveillé et nous demande s’il a trop ronflé.

On reste polis en lui faisant croire que ce n’était pas grave.

Il s’excuse.

On est gênés, on lui dit que ce n’est pas grave.

Rosa lui dit que son mari ronfle souvent au lit.

Il insiste.

Rosa s’excuse de l’avoir laissé penser qu’elle était gênée.

Il continue quand même à s’excuser.

Il insiste.

Je me trouve en train de m’excuser à mon tour.

Ça prend des tournures bizarroïdes.

On se croit à une réunion d’alcooliques anonymes.

Bref, il rejoint la conversation.

Il s’appelle Onana. Il vit à Sydney, il part rendre visite à sa famille à Bruxelles.

Il me demande si je suis camerounais. Il dit que mon accent me trahit.

Je ris.

Il me dit, en secouant la tête, que le Cameroun et lui, c’est fini !

J’encaisse. Je ne dis rien.

Il continue en nous disant qu’il a passé sa vie comme contrôleur des marchés publics.

On se tait, et on écoute.

Il dit : « J’étais fier d’être à ce poste-là. Fier d’œuvrer pour le développement de mon pays. Fier d’être en première ligne. J’étais comme un gendarme, mon travail était de contrôler tous ceux qui gagnaient les marchés publics. J’allais regarder au plus près, s’ils réalisaient réellement les chantiers pour lesquels ils percevaient de l’argent de l’État. Le constat est catastrophique. Je me suis toujours battu pour rester intègre, car il y a une mafia là-dedans qui ne dit pas son nom. Le Cameroun, c’est foutu, on ne peut plus rien faire au Cameroun. Tout le monde est corrompu, à tout niveau. Laissez-moi vous dire que seuls 20 % des entreprises livrent les chantiers terminés. Et en plus, ils n’ont pas honte de parler d’émergence en 2035.

Je rêvais vraiment de participer à la désenclavation (sic) [au désenclavement] de ce pays. J’y travaillais avec mon cœur. J’ai passé ma vie à voyager de région en région pour contrôler les chantiers routiers, etc. Oui, j’ai passé mon temps à signaler les fraudeurs à la justice, etc. J’ai passé ma vie à faire cela jusqu’au jour où j’ai appris que mon patron lui-même était un grand voleur et qu’il avait été arrêté. C’est pour cela que je suis parti. Parti très loin. Je ne voulais pas l’Europe ou les États-Unis. Je voulais partir loin. Loin d’un endroit où je verrai un politique camerounais. En France, je pouvais revoir ces gens qui me dégoûtaient, ils vont tout le temps à Paris ou Genève. J’ai voulu partir loin, je suis parti loin, le Cameroun et moi, c’est fini ! »

Je ne sais pas trop quoi lui dire.

Qui suis-je pour le juger ?!

Il a l’air très affecté quand il parle de son histoire.

Je décide de ne rien dire et de l’écouter. Je fais silence et quelquefois je hoche la tête.

Rosa essaie de lui faire comprendre que ce n’est pas tout le Cameroun qui doit payer les erreurs de quelques corrompus…

Elle lui parle de l’Amérique latine. De sa genèse : La proximité de Pablo Escobar et les hommes politiques en Colombie. De la route des cartels. Elle lui parle aussi du scandale de corruption au Brésil qui conduit à la destitution de Dilma Rousseff.

Il fait mine d’écouter.

Il a l’air d’avoir tranché.

Il dit qu’il ne changera pas d’avis.

Je reste crétin.

C’est l’heure pour nous de se séparer.

Il faut embarquer. Chacun doit rester concentré.

On est séparés.

Dans l’avion, on n’est pas côte à côte. Ils étaient, tous les deux, en 1re classe.

À Bruxelles, c’est l’escale, c’est aussi l’heure pour ceux qui sont arrivés de dire au revoir.

Rosa vient me donner ses coordonnées en riant, elle me dit : « L’homme qui ronflait venait de Sydney ».

Michel Tagne Foko

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Chronique : L’homme qui ronflait venait de Sydney (Australie), Par Michel Tagne Foko
LE QUOTIDIEN JULIA
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